LA FIEVRE DES MUSEES Le regard de l'architecte Henri Ciriani

Article publié dans Le Monde du 4 février 1993

Auteur du Mémorial de la Grande Guerre à Péronne (Somme) et de l'Institut de recherche sur la Provence antique d'Arles (IRPA), l'architecte Henri Ciriani explique ici sa conception d'un bâtiment voué à l'art

 Ma pensée muséale a été façonnée par le Musée d'Arles, la ville en France où les vestiges romains sont les plus importants. Il n'existe pas, ailleurs, de confrontation aussi redoutable avec Rome qui a inventé la civilisation; elle a réussi à faire un tout des autres cultures. Il fallait donc inventer autre chose. Se tourner vers la permanence du site, vers la géographie: le Midi, c'est le Mistral, un vent qui nettoie tout et laisse le ciel d''une limpidité absolue dans une lumière éblouissante. Mais la romanité nous a appris que les figures architecturales doivent être simples pour être identifiées. J'ai choisi le triangle −une figure qui n'existe pas à Rome et qui est une obsession de l'architecture moderne. Les Romains recouvraient leurs monuments de marbre pour des questions d'ampleur visuelle. Pour retrouver cette idée, j'ai utilisé l'hématite, le verre émaillé. "Le triangle m'a permis de dégager un concept d'entrée: d'un côté le culturel, de l'autre le scientifique. Pour chacun, un bâtiment. Entre les deux, le musée proprement dit qui s'ouvre sur le fleuve. Ce qui fonctionne difficilement dans les musées utilisant des bâtiments "réaffectés", c'est l'entrée, d'où l'on doit percevoir toute la complexité du lieu. Longtemps, les architectes ont dû se référer à l'unique musée construit selon ce principe: le Musée d'art moderne de New York, le MOMA, qui avait tiré la leçon de la seule invention architecturale américaine, le lobby, ou hall, de l'hôtel new-yorkais. Mais si l'entrée du musée est un espace urbain intérieur, c'est aussi l'enceinte d'un lieu sacré. Il faut donc faire en sorte que le public soit affranchi du "terrorisme culturel" qui l'empêche d'aller plus avant. Le lieu de la vérité."  "Les collections s'étalent sur un seul niveau à cause de leur poids. La muséographie est rythmée par la couleur et les matériaux. La lumière est naturelle −Frank Lloyd Wright et Le Corbusier sont les premiers à avoir compris que le musée est une circulation de la lumière naturelle− diffusée de façon homogène comme dans une usine grâce aux verrières situées à plus de 5 mètres de hauteur. Elles sont assez éloignées des têtes pour qu'on puisse s'imaginer être dans un espace sans toit, comme dans une clairière."  Avec le conservateur Jean-Maurice Rouquette, je n'a jamais eu le moindre problème quant à la modernité affichée du bâtiment: le concours a été remporté en pleine période post-moderne où les colonnettes poussaient un peu partout. Souvent les conservateurs se méfient des architectes: si le peintre est très bon, il fait oublier l'architecture, mais ils aimeraient bien que l'architecture soit neutre pour que les petits maîtres aient eux aussi leurs chances. "Le musée tout comme une église, est un lieu où l'on s'attend à ce qu'il y ait de l'architecture. Il ne procède pas d'un prototype, comme l'hôpital par exemple. Son origine c'est soit la ruine, soit le palais. Le programme est entouré d'une aura quasi religieuse. Le musée c'est le lieu de la vérité, de l'original, no pas de l'image reproductible, mais de l'unique. Il n'a pas de concurrent. Beaucoup de maisons de la culture se sont effondrées parce qu'elles étaient bâties autour d'un théâtre férocement concurrencé par le cinéma et la télévision. Pourquoi tant de visiteurs préfèrent-ils acheter un livre d'art au musée plutôt que dans une librairie? Le choix qu'ils font leur semble meilleur, parce que le musée dit la vérité."

NDÉ: Lors de la publication de ces notes, le bâtiment été achevé mais il manquait les subventions qui devaient permettre d'aménager l'intérieur. L'Atelier Ciriani entamait le projet de muséographie  en 1993 et le musée fut inauguré deux ans plus tard.

L'HISTORIAL DE LA GRANDE GUERRE, A PERONNE LE PIANO A QUAI

Par Frédéric Edelmann

Publié le 18 juillet 1992 dans LE MONDE

Plan masse, version simplifiée: un corps de bâtiment en pointe courbe, le long de l'eau, est séparé par une "faille" d'un second bâtiment, rectangulaire celui-ci, lien subtil avec la ville. L'Institut du monde arabe à Paris? Pas du tout: l'Historial de la Grande Guerre à Péronne. Jean Nouvel, le plus connu de coauteurs de l'Institut (1), et Henri Ciriani, auteur de l'Historial (2), nous pardonneront cette comparaison sacrilège entre leurs deux travaux, eux qui sont les porte-drapeaux des deux tendances françaises perçues comme les plus opposées.

D'un côté Nouvel, chantre des solutions radicales, de la transparence et du bardage. De l'autre, Ciriani, réinventeur du mouvement Moderne, dont il a repris les explorations après la parenthèse d'une guerre et d'une reconstruction destructrice, doseur de lumière, poète et maître du béton. Quant à leurs discours sur l'architecture et sa pratique, ils sont carrément antagonistes.

Aussi, notre comparaison initiale témoigne-t-elle, surtout, d'un des signe souvent invisibles qui marquent, ) l'insu de ceux qui les tracent, les convergences d'une époque. Elle est enfin l'occasion de souligner la grande singularité d'un maître d'œuvre comme Ciriani. Car, là où le Monde arabe joue brillamment, et d'ailleurs paradoxalement, le parti de l'extériorité jusque dans ses espaces internes, l'Historial est un véritable et génial monument à l'intériorité. "L'architecture ne peut symboliser ni représenter l'absurdité de la guerre. Pour représenter une œuvre de paix, l'architecture doit puiser dans sa propre nature, à savoir: révéler (nommer) la gravité, et faire acte de générosité (donner) pour aboutir", écrit Ciriani à propos du Musée de Péronne. Quand tant d'architectes avancent des propos et des intentions qui se révèlent à mille lieux du bâtiment réalisé, Ciriani, en disant cela, pose avec exactitude, et sans forfanterie, les principes qui vont effectivement guider sa réalisation.

Nous avions, en 1978, quitté Ciriani sur l'air d'éternité qu'il avait su donner à un ensemble de logements, Noisy-II, à Marne-la-Vallée. Le Grand Prix national d'architecture était venu récompenser, en 1983, le maître d'œuvre comme le professeur, le chercheur comme le militant d'une architecture sans compromission ni facilité. Depuis, nous espérions qu'un monument lui permette de décliner son savoir sous toutes les coutures. Nous guettions le Musée de l'Arles antique, dont il avant gagné le concours en 1984, avec une étonnante figure triangulaire. L'édifice, dont le gros œuvre est achevé, reste à quai, près du Rhône, attendant les moyens de son achèvement. C'est l'Historial, dont le concours remonte à 1987, qui aura passé le premier la ligne d'arrivée

La compacité du roi des instruments

De but en blanc, et vue de l'étang de Péronne −la seule perspective, d'ailleurs, qu'autorise la docilité du bâtiment aux exigences de la ville et de sa vieille forteresse− le musée a quelque chose d'un piano, à quai. Une queue d'aronde, et qui soudain se brise, des pilotis en guise de pieds, une apparente opacité, l'élégante compacité du "roi des instruments". Là s'arrête cependant l'image, vite relayée par une réalité plus architectonique: ainsi, le béton, particulièrement réussi, a la couleur de pierre, cette même pierre calcaire que les soldats atteignaient au fond des tranchées de la Somme. Il trouve vite sa propre loquacité, parsemé comme il est par un semis de "clous" qui briseront la nonchalance des lumières et des pluies du Nord.

L'entrée publique de l'Historial est à l'opposé. Venant de Péronne, il faut traverser la cour de l'ancien château où se lit une belle progression du temps, de la brutalité altérée, donc adoucie, des anciennes structures militaires, à la douceur des espaces publics de Ciriani qui, eux, doivent sacrifier à la dureté du propos muséal. Dans cette progression, se gagne le sentiment d'une réalité autre, hors de la vie du tourisme, hors du temps rapide de cette fin de siècle, et donc plus proche de celui qu'évoque l'Historial, et dont se sont chargés les muséographes.

Les salles de l'Historial ne prennent jamais directement le jour, tout au moins, le visiteur ne se repérera-t-il jamais un paysage, où le regard pourrait courir. Le bâtiment, tout au long du parcours muséal, n'a que lui-même pour vis-à-vis, ou bien de larges pans de mur de l'ancienne forteresse. Ainsi l'Historial est clair et aveugle, clair de la luminosité des espaces de la modernité, et aveugle par lucidité, si l'on peut dire, des souffrances de la guerre. On nous permettra de tenir pour secondaire, ou presque, l'habileté de l'architecte, qui, se greffant sur un programme muséographique dès le départ très défini, a su organiser ce qu'il appelle "la figure d'une hélice à quatre ailes": au centre, un espace relié à chacune des quatre autres salles forme en effet un axe −la salle des portraits− autour duquel s'enroule la spirale d'une histoire cruelle. C'est, comme toujours, dans les détails que se lit le savoir-faire de l'architecte, dans l'articulation des volumes, des pleins, des creux, des jours ou des zones de mystère, c'est dans sa capacité à simplifier, à chercher enfin l'essentiel pour que les vraies surprises puissent s'y lire.

Un œil plus critique relèvera bien sûr quelques raisons d'agacement: la disposition d'un escalier conduisant à la cafétéria, des menuiseries ici trop pompeuses, là trop pauvres. Mais tout cela est la rançon d'un bon génie qui sait trop bien révéler et donner. On attend donc avec la plus grande impatience (fin 1994?) l'achèvement du Musée d'Arles.

LE GRAND PRIX EST ATTRIBUÉ A HENRI E. CIRIANI

Par Michèle Champenois

Publié le 21 décembre 1983 dans LE MONDE

Le nom d'Henri E. Ciriani a été proposé pour le Grand Prix d'architecture 1983. M. Paul Quilès, ministre de l'urbanisme et du logement, devait remettre au même architecte, ce mardi 20 décembre dans la soirée, le prix créé par le Moniteur des travaux publics et du bâtiment, l'Equerre d'argent, pour une crèche à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis).

Le jury, présidé par le directeur de l'architecture, s'était d'abord partagé par moitié sur les noms de Christian de Portzamparc, l'un des six lauréats du concours pour l'Opéra de la Bastille, et de Roland Schweitzer, avant de se retrouver à l'unanimité sur celui de Ciriani.

Un corbuséen décidé.

Né le 30 décembre 1936 à Lima (Pérou), dans une famille d'origine italienne, Henri E. Ciriani a d'abord beaucoup construit dans son pays (son professeur d'architecture était devenu président de la République). Alors qu'il avait gagné deux concours importants, il vint en France pour un an, en 1964, puis décida de s'y installer. Il travaille avec André Gomis, puis, de 1967 à 1981, au sein de l'A.U.A., à Bagnolet, notamment avec Borja Huidobro.

Il est français depuis 1976, année où il construit un ensemble de logements à Noisy-le-Grand, dans la ville nouvelle de Marne-la-Vallée (le Monde du 6 avril 1978). On remarque ensuite la "Cour d'angle", cent trente logements sociaux à Saint-Denis, morceau d'architecture urbaine, très fortement structurée, barre appuyée sur de puissants contreforts (le Monde du 29 avril 1982).

L'expérience professionnelle de Ciriani, son admiration pour Le Corbusier ("je continue là où il s'est arrêté", dit-il), son entêtement à ne pas se trahir ("Un architecte fait toujours le même bâtiment"), la force et la détermination de son architecture ont fait de lui un modèle pour beaucoup de jeunes architectes et, notamment, ses élèves à U.P.7.

En dépit de sa participation à plusieurs concours, l'année 1983 a été "mauvaise" pour lui: la municipalité de droite élue en mars 1983 à Chambéry a décidé d'arrêter un chantier de logements dans les anciennes casernes Curial dont les marchés étaient passés et les travaux commencés. Alors que le ministère avait patronné le projet, la direction de l'architecture n'a pas fait le nécessaire pour "sauver" ce qui promettait d'être une œuvre de grande qualité, en progrès sur les précédentes. Le Grand Prix ne consolera personne.

LE LOGEMENT N'EST PLUS D'ACTUALITÉ

Texte publié il y a vingt ans dans le numéro 287 de la revue CREE Architecture Intérieure

 Le logement n'est plus au centre de la réflexion architecturale, comme il le fut entre les deux guerres ou sous l'impulsion du rationalisme italien des années 70 ─période où l'on établit la nécessité d'articuler les typologies du logement avec la morphologie urbaine pour éviter la perte de sens et de forme à la ville. Cette nécessaire articulation a secrété une perversion en rendant la typologie dépendante de la morphologie; ce qui se justifiait alors, quand les nécessités contextuelles étaient importantes, cesse de l'être aujourd'hui, surtout avec l'apparition des figures urbaines minimalistes. En Hollande, où les coûts de construction sont très bas et où les réglements interdisent tout pont thermique, le pays produit des logements recouverts d'une peau légère. Dénués de force tectonique, ils recourent à des subtilités graphiques pour s'en tirer; ces subtilités dont la mode raffole, car elles maintiennent l'illusion de nouveauté. Nous assistons ainsi à l'apparition de figures urbaines dénuées de complexité qui imposent leur banalité et leur pauvreté spatiale à des logements-figures et se couvrent de fenêtres espacées qui ajoutent au banal l'ennui, ou, pire, transforment toute paroi extérieure en surface de verrière rendant conflictuel l'usage intérieur. S'y ajoute le désarroi lié aux préoccupations sécuritaires dues au terrorisme et aux violences urbaines qui repoussent les projets vers des îlots protégés."
En vingt ans, la France a fait du logement social un laboratoire qui a reconstitué une culture architecturale.
Dès les années 70, la France a fait du logement social la base de son laboratoire d'architecture. Après la période des grands ensembles, où la quantité était autant un objectif que la modernisation, le pays réintroduisait du sens dans sa production de logements; de l'urbain et de la qualité architecturale. Lorsque la gauche arrive au pouvoir, au début des années 80, elle est privée de la plate-forme légitime: le social, car le logement est déjà traité. Au lieu de le porter vers des horizons nouveaux, elle se laisse tenter par des programmes d'architecture objet, dont l'image contamine le logement.
Progressivement, tous les excès de l'architecture d'auteur et des techniques publicitaires ont envahi le logement en se surajoutant à la prédominance de la morphologie urbaine. C'est très grave, car les qualités essentielles du logement sont sa pertinence sociale et sa fonctionnalité..., seule garantes de sa dignité.
La violence urbaine interdit tout signe de convivialité, au détriment de l'habitabilité.
Nous sommes confrontés à une nouvelle difficulté: celle de maîtriser les déséquilibres liés au chômage. Une dizaine de chômeurs suffisent à déstabiliser le corps social d'un immeuble? Dès lors, ce que nous créons pour favoriser la convivialité entre voisins inquiète les maîtres d'ouvrage. Si ce phénomène s'accentue, le logement en tant que logique collective risque l'interdit, et la sécurité risque de devenir la préoccupation majeure de l'architecte. C'est antinomique avec l'attitude prospective de notre travail, centre sur la liberté de la pratique spatiale.
La procédure du concours ne convient pas au logement
Curieusement, depuis que l'on a imposé la procédure des concours, moi ─qui suis un homme de logement─  je n'ai plus d'opérations à faire en France. On ne pense plus à moi pour des projets urbains. Un concours pour des logements a peu de sens. La complémentarité amicale avec les maîtres d'ouvrage sociaux me semble très importante..., car les qualités auxquelles ils sont attentifs sont difficilement appréciables pour être jugées dans un concours, où l'image globale, facile à comprendre prime sur toute subtilité, sur toute qualité typologique.
Les Français donnent l'impression que la France est un pays en train de se défaire... Au contraire, il se fait très bien
 La période est dure, mais le logement bénéficie désormais, à coûts abordables, de remarquables acquis techniques: variété et performances des produits verriers et des menuiseries métalliques, taille des radiateurs, mobilité des cloisons, protections acoustiques et thermiques performantes, fines et légères. Dans le logement, il ne faut pas se tromper sur ce qui est ou non permanent. A titre d'exemple, les banches de béton garantissent l'étanchéité entre les cellules d'habitation tout en accordant à la façade une autonomie pour jouer avec le contexte.
Le futur du logement est indissociable de l'idée d'une bouteille autonome dans son casier. On sait désormais que l'on ne peut industrialiser que les parties assujetties à l'évolution des techniques, c'est à dire rien qui soit essentiellement lié à la forme du logement.
Les progrès technologiques et médiatiques introduisent des modifications du cadre de vie. Les premiers par leur capacité à réduire, à miniaturiser ─d'où un surplus à venir d'espace─ et les seconds, parce que l'utilisation des espaces change: le numérique modifie la notion de stockage; la motorisation des éléments du bâtiment autorise la ventilation ou l'éclairage des pièces "à la carte". Les espaces ne seront plus uniquement fonctionnels; les habitants les géreront de façon ludique, voire émouvante; il va falloir offrir des murs peints, vides, mats, actifs, poreux, lisses, permettant leurs modifications sensorielles ou les projections d'images, virtuelles notamment...
Mais il faut savoir que si la société continue à se préoccuper si peu de valeurs humaines honorables, telles que la solidarité, le partage et la générosité, le logement ne peut pas fleurir.
Toutefois, quel que soit le futur du logement, c'est lui qui devra faire la ville. Quelles que soient les défaillances du logement, la ville se doit d'être belle et de continuer à être le lieu où se mélangent le familier et l'inattendu. Elle se doit d'être attractive notamment pour la valeur économique majeure de son futur, le tourisme.
L'idée de Corbu selon laquelle la maison est un palais induit que l'architecture entre par les fenêtres comme du soleil. Nous sommes au cœur d'un moment magnifique comparable aux années 30 ─où l'on doit faire des palais pour des gens qui, du fait de la raréfaction du travail et de la miniaturisation technologique, vont avoir plus de temps à vivre, et donc une exigence d'architecture, car celle-ci assurera le besoin d'intériorité tandis que la ville satisfera celui du relationnel.
Le bâtiment perméable est un progrès par rapport au bâtiment linéaire
Si l'on veut admettre que  l'immeuble-villa résume le mieux l'idée d'une maison comme palais du domaine collectif, mes recherches essaient de concrétiser ou de faire évoluer les concepts dans la forme de l'édifice (morphologie) et dans celle du logement (typologie). Trois orientations m'apparaissent clairement: l'édifice perméable, qui tente de rendre transparent une partie du bâtiment linéaire, thème développé depuis Chambéry (1983), Rotterdam (1988), la Haye (1995), et construit en partie à Colombes en 1995. Simultanément, la typologie maigre permet des logements à triple orientation qui donnent une forme "libre" au bâtiment (voir mon projet de Groningue 2, de 1992); et la maison urbaine dense, issue d'un expérience personnelle: le triplex, favorisant les capacités d'adaptation aux différents modes de vie et aux immeubles de grande hauteur (cf. mes projets pour le Plessis-Robinson en 1991, et Boulogne en 1987). Dans le logement vertical, la double hauteur, qui constitue la centralité dominante du duplex, apparaît plus normale, car elle dilate et qualifie une spatialité globale.
Ces trois directions me semblent poser la question du logement aujourd'hui en attente de jours meilleurs.
Propos recueillis par Christine DESMOULINS




CHAMBÉRY 1980 A 1983

Francis Ampe avait trente-deux ans lorsqu'il fut élu en 1977 maire de Chambéry avec une liste d'union de la gauche. Peu après il nommait comme conseiller à l'urbanisme et directeur de l'atelier municipal, Jean-Patrick Fortin, ami et collègue à UP8 de Ciriani. Lorsqu'il fut question de restructurer le centre ville après la libération des casernes, la société d'équipement de la région de Chambéry, sur recommandation de Fortin, commandait à Ciriani une étude pré-opérationnelle parallèlement à l'étude d'impact de la Ville.
A la suite de l'étude, rendue en octobre 1980, l'office d'HLM de Chambéry commandait à Ciriani la conception de173 logements, une cité d'artistes, des commerces et services sociaux. L'opération obtint le label REX et une subvention du Plan Construction mais elle fut arrêtée par le maire RPR élu en 1983 alors que les travaux avaient démarré.

Ci-dessous le rapport de l'étude remise à la Ville de Chambéry en octobre 1980, suivi du projet de logements  conçu entre 1981 et 1983.















OPÉRATION QUARTIER RÉPUBLIQUE 1981-1983
Maître d'ouvrage: O.P.H.L.M. de la Ville de Chambéry
Architecte associé: Richard Henriot
Programme:
A l'emplacement de l'ancienne caserne Barbot et longeant l'avenue de la République, l'ensemble comportait:
- 173 logements HLM composés essentiellement de deux typologies dites "de faubourg": un immeuble de type "villas suspendues" le long de l'avenue au nord (le bâtiment linéaire) et des maisons de type "hôtels particuliers" en frange du jardin au sud (les plots).
- Une galerie commerçante et 1000m2 de boutiques le long de l'avenue de la République, au rez-de-chaussée du bâtiment "front d'urbanisation".
- Un centre municipal d'assistance sociale de 900m2 sur quatre niveaux, avec accès par l'avenue de la République.
- Une cité d'artistes du côté de la Maison de la Culture.
- Un parking enterré de 173 places.

Une unité de colonnade des anciennes écuries était sauvegardée à l'est.

"Le projet explore une nouvelle voie dans la conception d'opérations d'une certaine importance, en milieu urbain ou en ville nouvelle: le travail d'une échelle intermédiaire d'intervention entre la typologie des logements et la forme de la ville: la création de "pièces urbaines".
Cette démarche implique que l'on tienne compte des objectifs suivants:
La figure
Constitution d'une forme urbaine claire, une figure géométrique simple constituée de bâtiments linéaires.
L'extérieur
Cette figure doit être reconnaissable de l'extérieur et, en conséquence, doit se démarquer de son entourage ou le conditionner, devenir identifiable et dialectique.
L'intérieur
La "pièce" doit posséder un "intérieur". Cet intérieur doit se référer à l'ensemble tout entier. La variété nécessaire des événements visuels ne doit pas nuire à son unité ou à son foyer spatial. L'intérieur est indissociable du programme et, en même temps, par sa dimension et sa présence, doit apparaître comme une partie urbaine de la ville, comme une contribution à l'ensemble des espaces publics de la ville.
L'architecture
Cet espace intérieur doit être "tenu" par l'architecture. Il doit donc apparaître comme l'espace vital des bâtiments qui le bordent. Ses parois doivent se confondre avec les façades des immeubles. L'espace met donc en relation les bordures, leur assignant un rôle formel précis qui devrait contribuer à l'unité intérieure --collective-- en même temps que satisfaire les besoins ou exigences des logements --individuels. La transparence, le travail en strates, le vocabulaire architectural, autant d'éléments qui servent à transcrire cette épaisseur architecturale nécessaire à l'échelle de l'ensemble.
Le contexte
L'incidence de l'environnement sur un projet est une donnée essentielle de l'architecture. Il s'agit d'établir un rapport dialectique entre l'existant et l'avenir, une mise en valeur réciproque de deux situations spatio-temporelles.
A Chambéry, nous avons "intégré" le contexte au projet à différents niveaux:
La géographie
Chambéry se présente comme un carrefour de vallées surplombée par des montagnes boisées. Outre que cela privilégie les lignes de faîtage, la situation du terrain en bordure d'une vallée a permis d'ouvrir la ville, à travers des transparences dans la forme urbaine, vers un paysage encadré.
Au sud du terrain, la montagne. Là, le P.A.Z.(plan d'aménagement de zone) a dégagé un secteur d'ombre, un jardin le long duquel se dispose une ligne de bâtiments percée de transparences sur 40% de son linéaire, des bâtiments de type "hôtels particuliers".
Au nord du terrain, le long de l'avenue de la République, s'étire un "front d'urbanisation" à la hauteur maximale de 21 mètres. Les circulations et accès, concentrés au nord, dégagent le sud pour les terrasses; la valeur accordée au contre-jour fournit au bâtiment ses parties évidées qui enrichissent sa silhouette. Le soleil et le site déterminent ainsi les caractéristiques formelles les plus marquantes du projet.
La présence envisagée de la Maison de la Culture dans le périmètre de l'opération nous a fourni l'occasion de l'encadrer par un porche important à l'ouest.
La situation de "porte de ville" du carrefour Jorcin et la forme en sifflet du terrain vont conditionner le bâtiment "équerre" à l'angle est.
La brèche ouverte dans le bâtiment qui longe l'avenue de la République permet à l'espace intérieur (cours central) de retrouver une respiration face au segment d'écurie conservé. Cette brèche, et la courbure du bâtiment, respectent la présence de platanes centenaires.
Pour satisfaire aux deux lectures du bâtiment, le travail porte sur l'autonomie virtuelle des parois des immeubles en tant que représentation soit de l'unité de l'ensemble, soit des volumes habités."
Henri Ciriani
Texte accompagnant la publication du projet dans la revue française AMC N°2 d'octobre 1983


Le bâtiment linéaire - front d'urbanisation
dessin du 16 juillet 1982
dessin du 17 juillet 1982
Elévations générales sud (en haut) & nord (en bas) avec les plots en premier plan - documents du dossier de consultation des entreprises (octobre 82)


coupe-élévation type - dessin du 22 décembre 1981


















dessin du 19 octobre 1981











Les plots - type "hôtels particuliers"
élévations sud et nord - plans du dossier de consultation des entreprises (octobre 82)

La pièce urbaine dans la ville

 

PUBLICATIONS

GA DOCUMENT (JP) N°6 1983 Présentation du projet par H.Ciriani