LE PROJET ET LE CADRE DE SON ENSEIGNEMENT

La notion de projet regroupe à la fois une doctrine architecturale, une éthique de l'enseignement et des principes théoriques.

En disant qu'on ne peut parler du projet que si l'on en fait, on pose la pratique comme source (d'oxygène) et, pourquoi pas, mesure du jugement. 

 

Il faut insister sur la nécessité de développer l'appétit du projet.

Ceci implique un contexte et une attitude liés à la structure de l'équipe enseignante, et une forme de philosophie : faire un projet c'est ne pas accepter le monde comme il est et inspirer une volonté de faire un projet sur lui.

La qualité d'une école se mesure à l'appétit développé. Il s'agit là de l'école dans son ensemble non plus de l'enseignement d'un seul, ou d'un groupe d'enseignants à l'intérieur de cette même école ; c'est la question essentielle de la structure, du fonctionnement d'une école dans son ensemble. Pour illustrer ceci, il est utile de dénoncer le danger de deux maîtres-mots que sont le pluralisme et l'isolement. Le développement de cet appétit dépend du dosage de l'un et de l'autre, plus précisément d'un contexte où l'on n'apprend pas tout, mais où un cadre limité est défini et cohérent. Les anglosaxons sont pluralistes ; nous sommes les spécialistes de la révolution méconnue, car nous nommons les choses ; pour cela il faut être "plus d'un", car on est alors obligé de nommer. Etre "plus un" est une caractéristique de la structure du groupe UNO.

 

La doctrine et le projet

 La période prémoderne a des règles, des traités efficaces. La période moderne a refusé les traités, ce qui entraîne pour l'enseignement une quasi impossibilité d'enseigner. Peut-on enseigner sans règles ? Les règles traduisent un académisme. Faire une architecture historienne ou contextuelle n'est pas faire un projet, c'est appliquer un savoir à cette activité. Faire un studio n'est pas nécessaire pour enseigner cette architecture. Mais l'architecture moderne n'est que projet. Enseigner "en studio", enseigner le projet sans règles est difficile.

 Le carré

 L'exemple du carré de Michel-Ange illustre la différence entre le moderne et le prémoderne.

Ainsi, l'épaisseur du trait des murs dessinés en plan déterminait ce que devait être le volume pour Michel-Ange. Aujourd'hui un carré n'a pas de dimension, il détermine une aire virtuelle de travail et le problème essentiel est de savoir placer la première opacité. La décision, les actes volontaires, les dessins de représentation, vont être des opacités, de la matière non perméable, pas transparente. La décision, c'est autour de l'opaque qu'elle se joue. Tout ce qui va être fait ensuite va être de placer des opacités. Pour le reste, on a les moyens techniques de réaliser tout ce qu'on veut. Un étudiant est dans la liberté totale. Un certain nombre de doctrines contemporaines, ainsi que d'attitudes héritées de la pensée beaux-arts, invitent à une grande dispersion, un éclectisme où la créativité est mise en avant. Dans ce séminaire, il y a assez de pensée pour qu'on puisse tout résoudre...

Alors que la seule et unique manière de savoir qui l'on est, est de se confronter à une cohérence. Se confronter à une myriade de points de vue est, je crois, absolument nocif. Le système des "visitings" et des conférences est déstabilisant car les étudiants reconnaissent, pour beaucoup en tout cas, que chaque fois que quelqu'un de nouveau vient leur parler, ils pensent qu'il a raison, parce qu'ils sont séduits. Un enseignant est quelqu'un de fragile, les gens ne le savent pas. A UNO, il y a quatre enseignants : on fait les studios à deux et on interchange les places pour tester la validité de notre cursus. Il faut être solides pour résister aux tentatives de déstabilisation par le monde extérieur.

 Le cursus

 Nous sommes dans une société libertaire, l'étudiant en a gagné les avantages. Alors il faut faire face à cette grande liberté, lui offrir presque une croisade et dire que "nous sommes les seuls à enseigner de manière véritablement scientifique l'espace moderne." Au début (en 1978), époque où le logement social était le seul moyen de faire une architecture publique, il s'agissait de dire comment organiser les conditions d'une rigoureuse manipulation des opacités, sans recourir au simultané dans le projet, et pour cela, nous avons dû créer un cursus scientifique ; en tenant compte du fait qu'un étudiant de dix-huit ans, sortant du lycée, est incapable de choisir ce qu'il veut en architecture. Nous estimons que c'est en deuxième année qu'il peut décider de venir chez nous. Un étudiant doit savoir que ce choix va l'accompagner toute sa vie ; la première chose va être de choisir un enseignant, raison pour laquelle la sélection ne paraît pas une solution favorable.

Rien n'est pire pour un enseignant que d'avoir des étudiants qui ne veulent pas être avec lui, qui ne l'ont pas choisi.

 Base de l'enseignement et détails du cursus

Kahn commence toujours un projet par un carré parce que c'est un non-choix. Mais c'est déjà une décision. Tout ce qui relève de la forme dans l'espace moderne relève du carré, tout ce qui relève du contexte, de la typologie ou de sa capacité de transformation, ainsi que de la répétition, relève de la ligne, du cercle et du triangle. On s'interdit ce qui est de l'utilisation des familles formelles du cercle et du triangle.

Si l'on distingue ici ce qui est de l'ordre du carré et ce qui est de l'ordre de la ligne, c'est donc au début, en deuxième année, que l'on va faire de l' "image" et du "logis" ; les deux exercices qui vont devenir l'explication des deux familles projectuelles. On va donner les instruments pour que les étudiants puissent avoir une satisfaction qui puisse répondre à leur appétit projectuel.

Donc, le logement représente une famille projectuelle qui va du général au particulier, et l'"image" du particulier au général. Avec le logement on apprend, avec un système d'analyse très précis, à tricoter, et à constituer une image dont on ne connaît pas le résultat quand on commence le travail. Ensuite, avec l'"image", on pratique une démarche qui va du général au particulier. Cet ordre correspond plus à un mouvement naturel de l'intelligence. Si cela est fait avec rigueur, le résultat est assuré. Cette méthodologie peut se résumer en deux mots : rigueur et géométrie. Le carré nous permet d'approcher avec ses propres codifications, l'apprentissage de l'espace. Un carré est une figure simple, régulière ; si on lui impute un petit carré, il devient irrégulier (inachevé); si on lui enlève un côté, l'espace est orienté ; si l'on garde deux côtés opposés, l'espace est dirigé. Si l'on fonde deux côtés qui se touchent, on accueille du côté concave, on projette du côté convexe.

Avec l'"image" on va faire un travail qui relève de l'enseignement de la forme. On va expliquer une image composée avec des lignes, on va apprendre à l'étudiant à analyser une forme. Toutes les connaissances des cours d'arts plastiques seront approchées de manière analytique. L'étudiant peut aborder alors la troisième année où l'on introduit l'espace moderne.

 On va le faire avec deux exercices : "l'espace 30x30" et "les quatre logements".

"L'espace 30x30" est un carré dont la dimension ne permet pas à la périphérie d'alimenter de manière correcte la lumière du centre. La différence entre l'espace prémoderne et l'espace moderne, est que là où il y avait centre, il y a périphérie. La disparition de l'enceinte porteuse opère ce déplacement. C'est une première caractéristique de l'espace moderne. Une deuxième condition est, qu'à la place de la masse, il y a volume ; la notion du plein est totalement modifiée car il ne représente plus seulement l'idée de poids ; quand on voit un volume aujourd'hui, on sait qu'il est creux ; de la fermeture du carré on passe à l'ouvert ; de la place de l'enceinte porteuse à la maille-structure ; et de la symétrie à l'équilibre. Ces conditions vont nous guider car c'est sur ces oppositions là qu'on va fonder l'enseignement. "L'espace 30 x 30" introduit le soleil et sa direction. Pour les parois opaques, on va représenter par le rouge celles qui regardent le Sud, le bleu celles qui regardent le Nord, le jaune pour l'Est et l'Ouest. L'architecture est un art qui es situé, un art qui dépend essentiellement de sa capacité à moduler correctement la lumière naturelle. Si pour "l'espace 30 x 30" nous apprenons l'extension horizontale de l'espace, pour "les quatre logements" il s'agit de l'extension verticale de l'espace et de la mitoyenneté indiquant l'extension oblique.

En quatrième année, on va passer au "bâtiment linéaire" qui a pour but de donner du sens à la barre de logements. Le "bâtiment linéaire" est une barre qui a du sens. Pour cela, nous avons défini neuf "points" qui nous permettent de la formaliser : le haut, le milieu et le bas ; le devant, le centre et l'arrière ; la queue, le corps et la tête.

Ces éléments sont analysés de manière stricte pour donner à la ligne la possibilité de nous servir comme le lieu de la répétition et la typologie.

Après le bâtiment linéaire vient l'école. D'un point de vue pédagogique, c'est un thème prioritaire. On est confronté à une perte de sens complet en ce qui concerne les bâtiments scolaires. En cinquième année, on va faire la ville, "la pièce urbaine", qui contient un programme où on va trouver, pour la première fois, agencés, des lignes et des carrés ; il y a aussi de tous nouveaux studios, où l'on travaille sur "le très grand bâtiment" (de cent mille mètres carrés au moins).

C'est un programme important, parce qu'aujourd'hui, on s'est aperçu qu'on n'avait pas fait assez de théorie en ce qui le concerne ; la limite en dimension d'un bâtiment unitaire en architecture est de l'ordre de 12 à 13000 m2 de surface et de 130 m de long.

Pour le grand bâtiment, on est obligé de trouver secours dans le système de composition des beaux-arts, qui est le seul moment de l'histoire où on a enseigné comment traiter la grande dimension ; l'autre système étant celui de diviser l'ensemble du programme en unités architecturales et de les articuler, soit d'une manière aléatoire, soit par des espaces publics.

 Conclusion

 Pour conclure, on a une première partie qu'on pourrait appeler les jeux interdits, où on ne demande pas à l'étudiant de tout résoudre; on réduit les choses auxquelles il s'adresse, on l'encadre totalement, on lui évite même d'être créatif pour que, une fois outillé, il puisse accéder au simultané d'un projet d'architecture.

 

Conférence donnée à Bordeaux le 2 avril 1993 dans le cadre du séminaire "Enseigner le projet d'architecture" organisé par l'École d'Architecture de Bordeaux


AUX VINGT ANS DU PALAIS DE JUSTICE DE PONTOISE

 

Ci-dessous, le discours de Pascal Martino en hommage à Henri Ciriani

Mesdames et Messieurs,

Aujourd'hui, nous nous réunissons pour célébrer un monument, non seulement en termes d'architecture, mais aussi en tant que symbole de justice et de communauté : le Palais de Justice de Pontoise.

Ce bâtiment, qui fête aujourd'hui ses 20 ans, est le fruit d'une collaboration exceptionnelle, et nous vous remercions de nous donner, pour cette occasion, l’opportunité de rendre hommage à son architecture en général et à son architecte en particulier.

Il nous a quittés en octobre dernier et c'est avec une immense émotion que nous rendons hommage aujourd’hui à l'architecte visionnaire qu’il était, Henri Ciriani. 

Il n'était pas seulement un architecte ; il était un poète de l'espace, un artiste qui savait marier la fonctionnalité à l'esthétique. Son approche unique de l'architecture a laissé une empreinte indélébile sur notre paysage urbain et sur nos vies. En concevant le Palais de Justice de Pontoise, il a su créer un lieu qui transcende sa fonction première. Ce bâtiment n'est pas seulement un tribunal, c'est un espace où la justice prend vie, où les droits de chacun sont défendus, et où la dignité humaine est respectée.

En repensant à notre collaboration, je me souviens des nombreuses discussions passionnées que nous avons eues. Il avait cette capacité rare de transformer des idées abstraites en concepts tangibles.

Je me rappelle le jour où il est arrivé à l’agence avec un petit bout de papier, emballage d’un morceau de sucre de 5 par 8, sur lequel était dessiné l’ensemble du projet...Il y avait tout. Le concept établi ce jour-là a été respecté strictement. Ce concept réglait toutes les problématiques du projet, véritable fil conducteur du début de la conception jusqu’à la fin du chantier. Toutes interrogations, toutes décisions étaient suspendues au concept, véritable catalyseur des choix finaux et du devenir du projet.

Chaque esquisse, chaque plan qu'il proposait était le reflet de sa profonde compréhension des besoins de la société et de son désir de créer des espaces qui favorisent le dialogue, la réflexion et l’ouverture de l’espace, l’interconnexion entre le lieu et la ville, la fluidité entre le dehors et le dedans.

Il aimait expliquer son projet à tous ses partenaires, collaborateurs, amis, entreprises, utilisateurs et maître d’ouvrage. Il décrivait sont projet avec un vocabulaire issu de sa grande réflexion sur l’architecture, le Typique et l’Atypique. Le premier déterminant l’ensemble des fonctions spécifiques du programme : les salles d’audiences et les Pas Perdus, le second étant essentiellement la zone de bureaux. L’un est ouvert sur la ville en totale transparence, l’autre dessine un mouvement le long des rues. Comme une manivelle, les bureaux le long de la rue Victor Hugo laissent place à l’Ouest à la rue Gambetta, aux Pas Perdus Nord , aux salles d’audiences pénale et civiles. Tandis que les bureaux s’ouvrant en équerre pour former un jardin sur la Place Nicolas Flamelle, laissent place aux Pas Perdus Sud et aux salles d’audiences des commerces et conseils des Prud’hommes, sur le promontoire du boulevard Jean Jaurès.

Au croisement des deux lignes, au-dessus de la rue du Palais de justice, dans un mouvement aérien à dimension monumentale, la zone bureaux abrite l’accueil du Palais.

Le Palais de Justice de Pontoise est alors un exemple parfait de cette vision théorique. Avec ses lignes épurées et son intégration harmonieuse dans le paysage environnant, il incarne l'idée que l'architecture peut et doit être au service de l'humain. Ciriani a su créer un bâtiment qui inspire confiance et sérénité, un lieu où chaque citoyen peut se sentir en sécurité et respecté.

Mais au-delà de l'architecture, Henri Ciriani était un mentor, un enseignant, un homme de cœur. Il avait cette capacité à encourager les jeunes architectes, à partager son savoir et à transmettre sa passion. Son héritage ne se limite pas à ses réalisations architecturales ; il vit aussi à travers ceux qu'il a inspirés, ceux qui continuent à porter sa vision et à défendre les valeurs qu'il chérissait tant.

En célébrant les 20 ans du Palais de Justice de Pontoise, nous célébrons également l'héritage d'Henri Ciriani. Nous honorons sa mémoire en reconnaissant l'impact qu'il a eu sur notre communauté et sur l'architecture contemporaine. Son travail nous rappelle que l'architecture n'est pas seulement une question de béton et d'acier, mais une question de vie, de relations humaines et de justice.

Henri Ciriani, un architecte exceptionnel, un homme de vision et un ami cher. Que son héritage continue d'inspirer les générations futures et que le Palais de Justice de Pontoise demeure un symbole de justice, de dignité et de beauté pour les années à venir.

En nous laissant l’occasion de lui rendre hommage, vous témoignez du profond respect du lieu et de son auteur.

Pour cela, nous vous remercions infiniment !!!  Merci pour votre écoute.