PÉRONNE : UN ARTICLE DE FRANÇOIS CHASLIN DE 1993

 Ce n'est pas la guerre, mais plutôt la paix, cette paix grave et silencieuse qui est celle des cimetières et des chapelles.

Historial de la Grande Guerre, à Péronne, Somme

L'ARCHITECTURE française s'est longtemps distinguée par la place centrale qu'y occupait le logement populaire. Elle est encore souvent, par ses origines, marquée par le progressisme social, un certain rigorisme et l'emploi privilégié du béton armé, même si elle est traversée depuis quelques années par une vague sans précédent d'esthétique "communicante" assujettie aux valeurs du marketing et de l'image de marque, cherchant à exprimer le dynamisme et l'originalité.

D'où un affrontement à couteaux tirés entre les tenants de l'espace moderne traditionnel, aspirant à de fraîches lumières solaires jouant sur des volumes solides, peins et plutôt calmes, et ceux des diverses nouveautés, de l'esthétique du changement, de la légèreté, de l'expressivité et de la transparence. Deux attitudes antagonistes, que tout divise. Henri Ciriani est l'un des plus intransigeants leaders du premier camp.

L'Historial de Péronne, qui porte sa signature, est destiné à commémorer la bataille de la Somme, l'une des plus terribles de la Grande Guerre: plus de un million de pertes, gaspillées au long de l'été et de l'automne 1916 pour une progression du front d'à peine dix kilomètres. Ernst Jünger, dans Orages d'acier, avait décrit cette "orgie de destruction" et le village de Guillemont tellement pilonné qu'il n'en restait plus qu' "une tache blanchâtre parmi les entonnoirs" signalant encore "l'endroit où le calcaire de ses maisons avait été pilé", avec plus loin, derrière, "le bois de Delville, haché en copeaux".

Mémorial ethnographique des temps de guerre, il ne déploie les drapeaux ni ne déroule les grands plans de bataille auxquels on est accoutumé, mais expose d'intimistes collections d'objets quotidiens qui aident à pénétrer les mentalités des peuples engagés dans ce conflit. Collections de menus objets sans lyrisme sinon telle statue commémorative. Uniformes, gourdes, matériel médical, quelques armes, livres, affiches et cartes postales, souvenirs du front sculptés dans des douilles d'obus et beaucoup de documents filmés.

L'édifice est logé entre d'anciennes douves, transformées en un étang à l'eau épaisse, très verte, bordé de saules pleureurs et un vieux château fort bien clos, dont les épaisses murailles de moellons et de briques portent encore, ça et là, de grandes blessures rondes qui laissent échapper des remblais crayeux et dans lesquelles s'immiscent les racines des frênes.

En construisant dans ce site passablement romantique l'un des édifices les plus sereins qui soient, ce n'est pas la guerre que Ciriani a choisi d'exprimer mais plutôt la paix, cette paix grave et silencieuse qui est celle des cimetières ou des chapelles.

Stabilité, reflets dans l'eau de l'étang, porte-à-faux, simples déboîtements de volumes aux arêtes nettes, équerre de clair béton et poteaux minces étendent une longue horizontale, une forte ligne d'ombre au-dessus de l'étang dans l'eau duquel, perché, se mire le dispositif.

Depuis la ville, on accède par un tunnel sombre et voûté ouvert entre les tours de brique de la vieille forteresse. Une cour irrégulière, creusée en amphithéâtre, deux tilleuls sur un talus de gazon.  En face, la façade érodée de l'ancien château se dresse maintenant à  nu, solide, comme un filtre de brique et de pierre rongée. Une rampe curviligne mène dans un coin à l'entrée de verre et de béton joliment découpé, à la belle géométrie moderne.

Et l'on arrive dans le nouvel édifice, à l'étang, comme l'indiquent les vues en plongées ménagées par l'architecte en longues fenêtres basses. C'est une des particularités de cet édifice (introverti et pourtant clair) que l'usage abstrait, plastique, qui y est fait de la lumière et des vues. Les pelouses, l'eau de l'étang sont cadrées comme un paysage. Les anciennes murailles de briques auxquelles sont accolées les salles d'exposition sont là pour réfléchir une lumière adoucie et colorée, qu'une grand faille et ça et là des lanterneaux contrôlent à la perfection.

Art du plan et de la coupe, dénué de grandiloquence, qui témoigne d'une rare maîtrise de l'ambiance et organise une couple continuité des atmosphères.

Volonté de développer un itinéraire intérieur très articulé qui privilégierait des points de vue, comme autant d'étapes dans la "promenade architecturale". Sacralisation de l'"espace", cette valeur suprême pour Henri Ciriani, qui y voit l'objet principal de son travail plastique et la meilleure voie d'accès au bonheur architectural. Une certaine douceur baigne l'ensemble, les bétons sont beaux, bruts mais très lisses, sans expressivité ni véhémence. Et cela distingue encore Henri Ciriani de nombre de ses confrères français qui aujourd'hui, au contraire, recherchent sans cesse une vivacité, une singularité qui leur paraît constituer la marque même de l'avant-gardisme. Cet Historial de la Grande Guerre est justement l'occasion d'une architecture pacifiée. Quand tout s'agite au moindre prétexte, c'est bénédiction que ces moments de calme

FRANÇOIS CHASLIN

Réouverture le 18 janvier. 16/22.83.14.18

Cet article de François Chaslin est paru dans le n°5 de l'hebdomadaire ENCORE que publiaient Michel Butel et Sophe-Anne Delhomme. Comme d'autres tentatives éphémères de publication, le fanzine ENCORE, n'est paru que huit fois, de décembre 1992 à février 1993.