Créer de nouvelles spatialités

Une pyramide est l’expression quasi parfaite de la gravité. L’effet de poids est représenté par la pyramide. C’est un objet extrêmement lourd dont la forme explicite, à elle seule, la notion de gravité. La gravité enlève tout ce qui est « érodable », en quelque sorte, du volume, pour ne laisser que ce qui résiste à une poussée verticale.

Le projet du concours d’Evry de 1971 est fondé sur l’idée d’un volume qui est érodé pour émanciper l’espace. Il ne s’agit pas de faire de la sculpture, mais de fabriquer de l’espace qui puisse se développer à l’intérieur de manière libre. Dans l’espace que nous créons, ce qui nous intéresse, c’est la capacité volumétrique du vide à être perçu différemment. La liberté dans l'espace est offerte par plus de points de vue différents. Selon l’endroit où se trouve une personne dans le projet, elle est dans un rapport physique avec cet espace


Avec l’ensemble de logements de la Noiseraie à Marne-la-vallée (appelé aussi Noisy 2 ou « la Barre à Marne ») achevé en 1980, l’objectif était à travers cette recherche de nouvelles spatialités, cette fois-ci par rapport à l’urbain, de créer la notion de seuil. C’est-à-dire que le corps soit concerné par un bâtiment, pour qu’il voit profondément la différence entre dehors et dedans, en créant des porches qui sont des événements finalement assez simples.


Dans le projet de tour d’habitation à Groningue aux Pays Bas de 1988, est développé un système de jardins suspendus entre quatre tours et tenus tous les cinq niveaux. Cela fabrique des spatialités de 10 niveaux. Ces espaces sont au cœur des quatre tours et tenus par elles aux quatre angles, ce qui empêche ces espaces de se dilater au-delà de leur centralité.


Je continue à penser que construire en hauteur est toujours un thème sur lequel il faut travailler. En effet, il faut aussi éviter que la terre soit mitée par les activités résidentielles qui ne sont pas fondamentales. Ici aussi, la démarche poursuit la logique qui consiste à éroder des masses pleines, pour faire des bâtiments perméables. Différents bâtiments conçus sur ce principe ont été construits : à La Haye, à Colombes. Dans ce dernier cas, le type de bâtiment essaie d’offrir des respirations pour le cœur d’îlot. Les progrès des matériaux, et pourquoi pas des bétons isolant thermiques, permettront de réaliser des typologies très maigres qui produiront des bâtiments très élégants. Il sera alors possible de faire une architecture qui sera son propre paysage.
Tout architecte a des dettes avec le passé. Certains artistes sont très importants pour l’architecture car ils ont ouvert de nouvelles voies.
J’ai personnellement une dette énorme envers Le Corbusier qui est à la fois artiste et architecte. Il allie dans son travail l’art et la pensée, la forme et l’espace. Il a installé la spatialité du cubisme comme un mode de fabriquer l’architecture, qui est à mon sens la véritable nature de l’architecture moderne. C’est-à-dire être capable d’introduire le temps dans l’œuvre architecturale de telle sorte que l’unité de cette œuvre ne peut être appréciée que par le déplacement de l’homme à l’intérieur. L’œuvre de Le Corbusier est indiscutablement pour moi un modèle. Des artistes architectes comme Katarzyna Kobro ont su, dans les années trente, faire l’unité entre la couleur et la forme. Le sculpteur Anthony Caro a utilisé des formes qui ne vont pas ensemble, et nous montre que ce n’est pas un problème si l’on utilise la même matière. Il existe toujours  un artiste, une œuvre, une manière de faire qui est fondamentale pour permettre à un architecte de définir une ligne de pensée et des objectifs. Une sculpture de Picasso appartenant à la collection de Beaubourg est pour moi l’idée ultime de ce que j’essaie d’introduire dans mon architecture. Cette sculpture symbolise l’idée que par le parcours on puisse passer à travers une architecture qui devient double tout en restant une

La continuité de la matière est un élément extrêmement  important à ne pas perdre de vue.
                                    
La Maison de la petite enfance de Torcy inaugurée en 1989, est le premier bâtiment où le mouvement continu de la matière est l’élément qui va déterminer de manière très précise comment le bâtiment va se représenter. Assez opaque à l’extérieur, il est très lumineux à l’intérieur.


A l’heure actuelle, la société ne sait plus où elle va. Pour un architecte, cela se manifeste par le fait qu’un bâtiment à peine terminé voit déjà le programme se modifier. Dans les programme, nous intégrons désormais cette donnée : nous considérons d’une part des parties dites « atypiques », c’est-à-dire les parties qui appartiennent à tous les programmes telles que les bureaux, les sanitaires, les circulations, etc. ; et d’autre part des parties dites « typiques » qui n’appartiennent qu’au programme en question. Nous faisons en sorte qu’elles ne se chevauchent pas. La partie atypique du projet, en tant qu’écorce, est permanente : elle est en périphérie, s’adresse au contexte et possède une grande souplesse intérieure.
Le bâtiment avec ses parties qui évoluent à l’intérieur assure la permanence de l’édifice dans la ville ou dans le site. Par contre, les parties typiques, parce qu’elles sont très spécifiques, ne répondent qu’à leur fonction.


Le Palais de Justice de Pontoise (inauguré en 2005) est conçu sur ce principe. On voit ici de gauche à droite : le couloir en façade, la salle des pas perdus et l’accès à une des salles d’audience


La maison Santillana-Cúneo à Lima au Pérou de 1999 ne devait pas recevoir de doublage. Ceci a permis de faire une maison qui est un cube fermé/ouvert, où la matière pratiquement unique est le béton. Cette maison est une transparence, elle fait rentrer la mer en elle. L’intérieur et l’extérieur fusionnent.

Le béton représente pour moi la liberté de construire. C’est le seul matériau actuel à donner cette impression d’être solide, plein, entièrement plan. Il peut être parfaitement linéaire tout en ayant la plasticité d’épouser les courbes. Il est aussi le seul à savoir faire jouer la lumière. Le béton peut être aussi libre pour franchir, pour appuyer ponctuellement, pour se retourner, etc. Le béton garde aussi en mémoire les étapes de sa fabrication. Je n’aime pas le béton qui ressemble à du plastique. Il faut utiliser le béton pour déterminer et cerner des espaces et pour que l’espace ait l’air d’être content dans son cadre.

L’idée de progrès guide ma démarche d’architecte mais aussi celle de beauté et de futur. Le mot « futur » dans ma jeunesse voulait dire « mieux » alors qu’aujourd’hui on l’assimile à l’après. La beauté que j’évoque est la beauté abstraite, l’émotion d’un rouge à côté d’un tout petit jaune, etc. Le thème de la permanence et de l’obsolescence est aujourd’hui très important pour moi. Il nous faut penser une architecture moderne adulte, c’est-à-dire une architecture qui intègre le futur.

Propos tenus autour du colloque du 13 décembre 2000 à l’Ecole d’Architecture de Lille sous le patronage du Ministère de la Culture, de l’AMO du Nord Pas-de-Calais, de l’Eudil et de l’Ecole française du béton, publiés dans « Les carnets de l’EFB n°6», 2001 et très légèrement complétés ce jour.
Les illustrations ont été ajoutées pour le blog. Merci aux photographes concernés : Gérard Dufresne (Evry), Michel Desjardins (Marne), Marcela Espejo (Groningue), Jean-Marie Monthiers (Torcy, Pontoise, Lima)

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