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LA POSITION DU MISSIONNAIRE

 EXTRAITS DU COLLOQUE ORGANISÉ PAR LES CAHIERS HABITAT ET DÉMOCRATIE À HYÈRES LES 3-4-5 JUIN 1988

Le samedi après-midi à 13 heures, intervention de Ciriani:

 Vous devez avoir faim. Je vais essayer de conclure cette matinée en vous apportant de la nourriture.

Nous avons vu énormément d'architectures, et il est très difficile de passer d'un discours à l'autre, d'une formalisation à l'autre, sans au moins sortir prendre un café. Je vais laisser cette image quelques temps, en manière de pause. Ce sont des bâtiments linéaires, et c'est mon histoire: je ne fais que des lignes. Tracer une ligne est un problème immense.

 La chronologie de ces projets montre bien que l'architecture est dépendante d'autre chose que d'elle-même, et plus précisément, comment la taille des opérations s'est réduite en France, de 1971 à 1980, depuis les premiers grands concours nationaux, l'époque du réveil de l'architecture.

 Je tiens à le souligner, ce réveil a été mené presque exclusivement par les écoles d'architecture. Elles ont réalisé un travail considérable, juste avant 68, et surtout après 68, pour reconquérir l'espace public, pour donner de l'urbanité à l'architecture, et même, comme c'est mon cas, pour lui trouver une autonomie.

 Ce qui a été gagné dans les années 70 est aujourd'hui très souvent perverti et dévié. L'époque est à la confusion et à l'amalgame, symétrique de l'amalgame de 68, où autorité et maîtrise ont été confondues. Cet amalgame est fait maintenant dans nos travaux, entre discipline et métier, ce dont souffre la France.

 (Ciriani présente le projet qu'il a réalisé dans la Ville Nouvelle de Marne-la-Vallée"

 Voilà un espace moderne.

 C'est mon premier travail, que j'ai dû faire dans l'angoisse de devenir, si je ne parvenais pas à la construire, le N° du hit-parade de l'architecture de papier en France.

Parmi ceux d'entre nous, qui nous préoccupions d'architecture, très peu avaient la possibilité de construire. Aussi, dans ces bâtiments, ne se se représentent pas seulement ma logique, et mes obsessions: j'ai dû assumer 10 années de réflexion collective sur l'architecture.

 (Après avoir situé la commande, il poursuit:)

  La Ville Nouvelle , c'est un espace ingérable, essentiellement homogène et non qualifié. Ces bâtiments devaient être un front d'urbanisation. Mais nous ne savions pas ce qui allait venir en face. C'est le drame des Villes Nouvelles: on finit un bâtiment, on se couche et on prie. A la limite, nos bâtiments pouvaient rester seuls.

Il fallait créer une présence, des bâtiments en attente de leurs articulations urbaines, mais suffisamment puissants pour pouvoir tenir eux-seuls tout le quartier.

 Cette problématique, j'ai pris le parti de l'assumer avec une figure très simple: 3 petites lignes assemblées en T. J'avais comme support la liaison organique de la ville nouvelle, et un bouclage routier. Le T a été placé en rapport à cette seule réalité du site. A l'endroit où le réseau routier et le réseau piétonnier se croisent, j'ai choisi de créer un seuil qui permet d'entrer dans une intimité. C'est un grand espace extrêmement dessiné, et déclaré "célébration des H.L.M."

 Je fais la démonstration qu'avec une figure simple, un T, on peut faire et tenir des espaces, qualifiés différemment et fortement, si un travail est fait sur l'architecture. Je suis de plus en plus convaincu qu'il faut pour l'urbanisme une idée très simple, et ensuite, passer son temps à faire l'architecture.

 

Propos extraits d'un compte-rendu du colloque. Le titre est celui de la revue.

ECRITS SUR LA NOISERAIE A MARNE-LA-VALLÉE: ZODIAC (IT)

COMPLESSO DI EDILIZIA PUBBLICA NOISY II
NOISY-LE-GRAND, MARNE-LA-VALLÉE
Il projetto proponeva la realizzazione di un pezzo di città in grado di integrare i caratteri urbanistici della ville nouvelle. Il collegamento organico di una strada pedonale taglia in senso ortogonale la via principale ai margini del terreno, proceede rettilinea attraverso l'isolato sul lato opposto e termina alla stazione della metropolitana e al centro commerciale della zona. Questi dati geometrici semplici sono alla base della scelta dell'impianto planivolumetrico: una figura a "T", che rappresenta al tempo stesso la struttura e la delimitazione dello spazio costruito. Tale figura è costituita da:
- un corpo anteriore che occupa per tutta la lunghezza il bordo del terreno; questo primo edificio rettilineo ha due funzioni: rappresenta il "fronte di urbanizzazione" del quartiere che delimita, e, in quanto limite di bordo della parte di città, determina con gli edifici di fronte la formazione di un boulevard;
- una seconda edificazione divisa in due corpi rettilinei perpendicolari al primo, che racchiude uno spazio centrale ubicato sopra le strade di servizio interne e  corrispondente alla strada soprelevata di collegamento pedonale. Un ampio portico nel punto di intersezione indica l'ingresso allo spazio "domestico" dell'insieme. Tra questi corpi lineari si creano eventi spaziali semplici, che creano una tensione determinata dalla profondità delle facciate e dalle molteplici prospettive che esse producono, mentre un'unica linea dominante, quella dell'altezza di colmo, conferisce unità al complesso. Il corpo anteriore, lungo m 180, sfruttando l'inclinazione del terreno verso un'ampia spianata, costituisce il fronte rappressentativo di tutto il quartiere. Ai margini del complesso, le facciate delle barre parallele riacquistano una scala simile a quella del corpo anteriore, per accentuare l'unità dell'insieme.
Henri Ciriani, publié dans la revue italienne ZODIAC n°13, juin 1995

UN AIR D'ÉTERNITÉ

Par Frédéric Edelmann

Publié le 6 avril 1978 dans LE MONDE

Lorsqu'on arrive à la Noiseraie, nom commercial qui affecte ce bâtiment, on reçoit un choc brutal: c'est une barre immense, écrasante, majestueuse. A bien compter, elle n'est pourtant pas haute avec ses six étages; sa largeur présente n'a rien qui puisse heurter un habitant des villes, et elle n'est pas non plus une de ces fantaisies formelles ou de ces pirouettes colorées qui font parfois office d'habitation. Il faut se rendre à l'évidence: il se passe ici, à Noisy-le-Grand, dans Marne-la-Vallée, quelque chose d'inhabituel. Un événement, peut-être, dans la léthargie de l'architecture française?

Non, ce n'est pas une préfecture, ni un hôpital, ni un immeuble de standing. C'est bêtement une H.L.M., dite "en accession à la propriété". Cela signifie qu'à défaut de moyens financiers, l'architecte Henri Ciriani et son collaborateur Vincent Sabatier ont dû investir sans compter leur temps, leur métier et leur imagination. A ce prix seulement, une construction sociale est devenue un logement digne de ce nom.

Sans doute l'aspect monumental de la façade (lui reprochera-t-on?) bénéficie de la disposition du terrain incliné vers une large plaine. Il est lié encore à l'inachèvement de la "barre" dont la largeur sera plus que doublée: les proportions en seront alors adoucies, sa majesté ne sera plus tyrannique. Mais il faut d'abord chercher la source de cette impression dans l'ordonnance classique des éléments verticaux, limités par deux bandes horizontales dans lesquelles on pourrait lire une simple "escarpe" et un vieil "entablement": Ciriani ne cache pas sa passion pour les colonnades de Perrault et, les citant, il en retrouve l'esprit.

Venant de la proche station du R.E.R., on franchira par un large portique ce premier corps de bâtiment. Derrière celui-ci, deux autres immeubles en voie d'achèvement descendront en gradin vers une rue intérieure réservée aux piétons. Vallée tranquille, rassurante comme un creux boisé de montagne, où il faudra venir. Car les entrées sont reportées à l'extérieur des différents blocs, et elle ne sera pas un couloir de passage. D'une manière générale, la circulation entre les différentes parties semble parfaitement efficace. Que l'on soit éjecté du garage souterrain, ou projeté depuis la passerelle du R.E.R., on trouve un véritable cheminement dont chaque étape a sa signification propre. Ainsi les espaces, les volumes et les formes sont autant de repères qui définiront des parcours individuels riches. Déjà, on peut accorder à Ciriani cette "évidence architecturale" qu'il a cherché à produire.

Il y a des pôles évidents: l'allée centrale, bien sûr, et une place carrée, non centrée, vers où convergent les pas de l'habitant; la tourelle d'un escalier extérieur, seul élément rond dans ce complexe de lignes droites, et qui devrait agir à la manière d'un beffroi? Cette masse abrupte mais équilibrée, sauvage mais amicale, admirablement dessinée, est un point fort dans l'ensemble, et un plaisir par chacun de ses détails. D'autres pôles sont encore l'amplitude du portique, la dissymétrie calculée des bâtiments, les reliefs et retraits réguliers des façades.

Il y a ensuite des signaux: les entrées de formes différentes  -elles ont donné l'occasion de nouvelles "citations" à Kahn, Le Corbusier, Scarpa, etc. -ou les ouvertures des terrasses supérieures, fenêtres dressées dans l'espace qui laissent apercevoir les cieux libres d'un Magritte.

Enfin, le soin apporté au traitement de chaque élément, jusque dans les détails les plus infimes, donne à cette H.L.M. un air d'éternité. On est loin de l'aspect transitoire habituel à ce type de construction. Le chef de chantier, Joseph Savarino, a joué sur ce plan un rôle primordial, en surveillant, et souvent en reprenant, les voiles de béton avec une passion de créateur.

Les logements ont été l'objet d'un travail aussi rigoureux. Pour les cent-vingt-huit cellules de la première tranche de travaux (il y en aura trois cents au total), l'architecte a conçu une soixantaine de modèles différents. En utilisant trois types de fenêtre standard, il a établi une "progression" de la lumière dans chaque appartement, et il est parvenu à créer des zones qui ne soient pas interchangeables. Un refus, celui du "vertige", et une exigence, celle de l'"épaisseur", l'ont en outre conduit à "sécuriser" le passage de l'intérieur à l'extérieur, à limiter la transparence de la façade, à augmenter la densité des cloisons: plus (ou moins) de fuites sonores, et moins de joutes "caloriques" entre voisins dérobeurs de chaleur! Tout a donc été fait pour individualiser chaque cellule et permettre une réelle appropriation de l'espace.

On trouve dans l'agencement des appartements l'explication des reliefs verticaux qui définissent les façades. Les décrochements des murs, les boîtes-fenêtres en saillie, les loggias extérieures (et parfois intérieures) devraient, en effet, permettre l'orientation en diagonale des espaces de vie, et d'accroître ainsi la surface ressentie. C'est là une amélioration sans prix (et pourtant peu coûteuse!) que pourraient envier bien des immeubles "de luxe".

Ce remarquable ensemble, auquel le prochain numéro de l'Architecture d''Aujourd'hui consacre plusieurs pages, devrait avoir d'importantes répercussions sur l'architecture sociale en France. Ciriani a prouvé à qu'avec un budget très rigide, on pouvait atteindre une certaine perfection.

Peut-on parler ici d'une "cité heureuse"? A replacer la Noiseraie dans le décor de Marne-la--Vallée, on peut douter qu'elle offre toutes les facilités de l'existence. Elle reste en marge, et donc en deçà, de ce qu'offrent les villes: commerces proches, animation des rues, etc. Aussi l'"évidence architecturale" n'est peut-être pas une réponse complète à la solitude de ces villes des champs que l'on qualifie de nouvelles. Mais c'est au moins un espoir de "mieux-vivre"