ECRITS SUR LE MUSÉE D'ARLES

L'ARCHITECTURE D'AUJOURD'HUI N°282, septembre 1992
ARQUITECTURA VIVA N°37, JULIO-AGOSTO 1994
CASABELLA N°618, DICEMBRE 1994
ARCHITECTURAL DESIGN PROFILE N°12, 1996


L'ARCHITECTURE D'AUJOURD'HUI N°282, septembre 1992


Pour un architecte, avoir à traiter un programme de musée est une chance: c'est un lieu véritablement d'architecture où l'on est autorisé à s'exprimer, où l'absence d'archétype donne une liberté rare. C'est aussi le lieu par excellence de la lumière maîtrisée.
Le musée classique est né de la réutilisation de la figure du palais et de son enchaînement de pièces. Cette typologie n'est pas entièrement satisfaisante, notamment au niveau de l'entrée. Il faut emprunter une invention anglo-saxonne, le lobby. Lieu focal où convergent les circulations (on peut y arriver de quatre rues ou même par le train), le lobby des hôtels new-yorkais est le meilleur exemple d'un accueil à partir duquel tout se distribue et où un ensemble d'informations est donné dans une simultanéité parfaite.
Pour échapper à l'archétype du palais, Wright et Le Corbusier trouvèrent, l'un et l'autre, le mouvement continu et la forme qui s'y adapte, la spirale. Leur apport a été de mettre en évidence le fait qu'un musée est surtout un parcours, une circulation. Dans un mouvement de descente chez Wright (mais le rapport avec l'entrée est perdu); du centre vers l'extérieur chez Le Corbusier (mais il faut passer sous le bâtiment pour aller au cœur de l'édifice et développer ensuite le circuit vers la périphérie). Ces dispositions produisent des bâtiments très autonomes qui ne peuvent pas être contextuels; C'est plutôt au contexte de faire l'effort.
Le thème du musée a réellement émergé dans les années quatre-vingt. Il y a gagné un statut d'édifice majeur. Le projet de Hollein à Mönchengladbach, celui de Meier à Francfort ou de Pei à Washington, celui de Stirling à Stuttgart ouvrent la voie d'une réflexion sur un édifice pour lequel n'existe guère de référence antérieure. Ces grands équipements tendent à se constituer comme des espaces urbains intérieurs. Ils se définissent dans ce type de spatialité.
Dans notre projet, toutes ces considérations étaient déjà présentes (bien que moins définies), en 1983-84, au moment du concours. Et puis il y avait la ville d'Arles. Le musée se devait d'apporter une nouvelle pièce à l'histoire de la ville. Dans cette presqu'île bordée d'eau, le Rhône à l'ouest, le canal du Midi à l'est, la figure du triangle s'est imposée rapidement. Étrangère à la romanité, elle répond cependant à l'ovale parfait de l'amphithéâtre de la vieille ville, faisant écho aux géométries brutales des grands ensembles de la ville neuve. Du géographique, elle rejoint l'urbain.
Le triangle est une figure qui s'articule en hélice autour d'un centre. Il répond parfaitement au programme qui demandait un circuit court et un circuit long. Mais il représente aussi une sorte de défi: fermé sur lui-même, il est indéformable au niveau constructif, à l'opposé en cela d'une certaine image de l'espace moderne, par définition libertaire, qui aurait plutôt tendance à s'échapper. Comment faire, sans fermer le triangle, pour qu'il reste? Cette interrogation rejoint mes préoccupations de toujours: comment fermer un espace ouvert, comment ouvrir un espace fermé? L'hélice, en traitant son centre vide et théoriquement fermé, en l'ouvrant sur le ciel et en construisant le long de ses bras, permet qu'on ouvre l'espace sur les trois directions.
Le programme s'intègre logiquement dans cette figure, avec ses trois secteurs: le scientifique (qui regroupe les opérations de restauration, d'exposition temporaire puis de stockage ainsi que l'école des fouilles),le culturel (où s'effectue l'enseignement, avec bibliothèque, salle de conférence, foyer, administration) et l'école des guides.
Ils forment deux bâtiments qui tiennent entre eux le musée proprement dit. Ils sont travaillés dans une relative souplesse car leur façade, constituée par des parois autonomes revêtues d'Emalit bleu, ne leur appartient pas. La symbolique et l'échelle de ces parois n'ont pas à tenir compte d'une logique interne particulière.
La façade principale est perpendiculaire à l'écluse du canal du Midi, ce qui permet d'ancrer le bâtiment sur un élément artificiel. Cette première paroi, face à la ville ancienne, n'a pas de développement. Elle est l'acte fondateur du projet en même temps que la façade de l'immense cirque qui la jouxte et dont les fouilles sont en cours. Derrière elle, l'aile culturelle apparaît comme un bâtiment blanc sur pilotis à l'intérieur de la cité. De cette première paroi naît la seconde, face au canal, qui va gouverner l'aile scientifique vers la pointe de la presqu'île, laquelle introduit le musée face au Rhône avec son extension vers la ville.
Au centre, le patio contient un grand escalier qu'on emprunte pour achever sur le toit le parcours muséographique. Cet élément remplit le vide central, donne la direction de l'hélice en même temps qu'il la stoppe. On arrive à la hauteur de la cime des arbres. Le musée ici se fond avec son territoire. Ce toit constitue la quatrième façade de l'édifice, tout aussi importante que les trois autres et révélatrice de l'organisation interne par son système d'éclairage zénithal.
L'architecture de l'ensemble est très dépendante du captage de la lumière. Un ensemble de sheds ouverts au nord conduit la lumière loin du périmètre de la façade. Ce type d'éclairement issu du monde industriel a gagné dans le musée un statut proprement architectural. Ici, il forme des vagues de lumière blanche et homogène qui paraissent ruisseler, échappant au plafond.
Un autre type de lumière (qui peut être qualifiée de réfléchie) est obtenue par des potences qui captent la lumière solaire et lui donnent une texture plus colorée. Enfin, les lumières dites "de vue" entrent par des ouvertures toujours cadrées sur le paysage et mises en tension pour que l'espace ne s'échappe pas.
L'Emalit bleu teinte cette lumière d'une nuance plus froide. Ce matériau et cette couleur étaient déjà présents dans des projets plus anciens (notamment celui de l'Opéra-Bastille) où ils obéissaient à une syntaxe précise (bleu pour les éléments contextuels, rouge pour les parties clairement fonctionnelles). A Arles, le bleu se réfère plus simplement à la couleur du ciel provençal, si intense.
Les évolutions du programme depuis le moment du concours ont déjà permis de vérifier la pertinence de la figure la pertinence de la figure triangulaire. Ce qui était le musée de l'Arles antique est devenu l'Institut de recherche sur la Provence antique. On est passé de 6 000 à 7 400 m2, sans qu'en soit affecté le concept de base.

Henri Ciriani
in L'Architecture d'Aujourd'hui n°282, septembre 1992


ARQUITECTURA VIVA N°37, JULIO-AGOSTO 1994


Para un arquitecto, la ocasión de acometer un programa museístico es toda una oportunidad: se trata de un lugar verdaderaente arquitectónico donde es legítima la expresión pura, donde la ausencia de arquetipos otorga 
una libertad poco frecuente. Es, además, el lugar por excelencia de la luz domeñada. El tema del museo ha reaparecido de forma espectacular durante los años ochenta y ha conquistado un rango de edificio principal. Los grandes museos realizados en estos años tienden a convertirse en espacios urbanos interiores y quedan definidos dentro de esta catagoría espacial.
En el proyecto del Museo de Arles, convertido ahora en Innstituto de Investigación de la Provenza Antigua, todas estass consideraciones estaban ya presentes en 1983-1984, en el momento del concurso. Estaba luego la ciudad de Arles: el museo debía aportar una nueva pieza a la historia del lugar. Dentro del emplazamiento, casi una isla, con el Ródano al oeste y el canal del Midi al este, la figura del triángulo se impuso rápidamente.
El triángulo es una figura que de articula en hélice en torno a un centro. Responde perfectamente al programa, que exigía un circuito corto y otro largo. Pero también representa una suerte de desafío: cerrado sobre sí mismo, es indeformable en el aspecto constructivo y contrario en esto a una cierta imagen del espacio moderno, que es por definición fluido y muestra tendencia a escaparse. La hélice permite que el espacio se abra en las tres direcciones. El programa se integra de manera lógica en esta figura, con sus tres sectores: el científico, el cultural y el académico.
El conjunto se configura como dos edificios, entre los cuales queda contenido el museo propiamente dicho. Sus fachadas, constituidas por paredes independientes recubiertas de cristal "Emalit" azul, no les perteneces: el simbolismo y la escala de estos muros no responden a ninguna lógica interna particular.
La fachada principal es perpendicular a la esclusa del canal del Midi, lo cual permite anclar el proyecto a un elemento artificial. Este primer muro, de cara a la ciudad antigua, no tiene desarrollo. Constituye el acto fundador del proyecto y al mismo tiempo actúa como fachada del inmenso anfiteatro adjunto. Tras él, el ala cultural se presenta como una construcción blanca sobre pilotis. De este primer muro nace el segundo, frente al canal, que dirige el ala científica hacia la punta de esta especie de isla.
La cuarta fachada
En el centro del patio, una escalera sube hasta la cubierta del espacio de museo. Este elemento llena el vacío central e impone dirección a la hélice, deteniendo al mismo tiempo su recorrido. El edificio se encuentra con su entorno en lo alto de la cubierta, que constituye así una cuarta fachada, tan importante como las otras tres y reveladora de la organización interna a través del sistema de iluminación cenital.
La arquitectura del conjunto depende en gran parte de las formas de captación de la luz. Una serie de lucernarios abiertos al norte conduce la luz lejos del perímetro de la fachada. Este tipo de iluminación extraído del mundo industrial ha adquirido un carácter puramente arquitectónico. En este caso forma oleadas de luz blanca que parecen llover desde el techo hacia el interior El vidrio azul otorga a la luz un tinte más frío y se presenta como referencia al color provenzal, tan intenso.
Henri Ciriani
in Arquitectura Viva 37, julio-agosto 1994
 
 
CASABELLA N°618, DICEMBRE 1994 



Le tre ragioni del triangolo
.  Grazie a questi dodici anni di lavoro il progetto si è fatto evidente, mentre all'inizio era solo intuitivo. Il temp mi ha permeesso di sapere con esattezza ciò che stavo facendo. Io dico sempre che se non si hanno tre ragioni per fare una cosa, è meglio non farla. E per fare quel triangolo avevo tre ragioni.
.  La prima era connessa all'itinerario, perché il programma parlava di giro lungo e di giro breve. Ora, fra tutte le figure, il triangolo è cuella che consente l'itinerario più breve, e quello lungo si può ricavare nello spessore di uno dei bracci.
.  La seconda ragione è il sito: un triangolo delimitato dal fiume, dalla chiusa e dal circo romano.
.  La terza ragione è programmatica. Il programma era in tre parti: un'ala culturale (conservazione, corsi per le guide, auditorium); una scientifica (corsi di scavo, mostre temporanee), che è la parte "laboratorio" del museo; e il museo propriamente detto.
questo era già un incitamento a dare a ognuna una luce, uno spazio, un colore particolari. Ogni parrete è rappresentativa del proprio programma.
.  La parte culturale è l'unica che lasci leggere gli elementi interni; è un edificio che si rispecchia nella città vecchia.
.  Quella scientifica è un brise-soleil, non autorizza alcuna lettura.
.  La parete del museo crea il rapporto con l'estero.
Il triangolo è l'ideale per imparare a chiudere ciò che è aperto e ad aprire ciò che è chiuso.

Tre sono le condizioni imposte dalla tipologia del museo: l'ingresso, il percorso, la luce.
L'ingresso è il palazzo, oppure la rovina. È l'ingresso strutturato in origine per la gloria di uno solo, che diventa l'ingresso di tutti. L'esempio più significativo è il Louvre. Ingresso vuol dire siimultaneità dell'informazione, è uno spazio simultaneo: ad esempio, quello che era un tempo l'ingresso del MoMa di New York. L'analisi di Wright e di Corbu fa capire che il museo è un percorso in cui si entra e si esce nello stesso punto.

Nel caso del triangolo, uno dei problemi principali era l'impossibilità di collocare l'ingresso al centro delle parete. Più il lavoro andava avanti e più era chiaro che l'unica soluzione che consentisse un ingresso d'angolo era quella della rampa. La scalinata al centro della rampa vuol essere un ricordo dell'ingresso centrale.

La "promenade" architettonica si faceva evidente: giunti sul tetto, si può vedere il sito di cui si è appena visto iil modello; la rampa è diventata un belvedere. Nessuna modifica al programma ha mai posto in discussione la rampa.

Percorso. All'interno, esso è frutto degli schemi di circolazione urbani degli anni Cinquanta con angoli di 60°: io sono figlio degli anni Cinquanta. Col tempo, però, mi sono reso conto che il lavoro era ortogonale, perché ogni ala veniva letta ortogonalmente nel suo spessore interno. Non si ha l'impressione di trovarsi in un triangolo, ma il triangolo rimane presente nella memoria del percorso.

L'ultima condizione tipologica è la luce. Qui abbiamo un sistema di illuminazione dal tetto, come una quarta facciata. Dove si trova l'illuminazione più omogenea che sia mai stata inventata? Nelle fabbriche, con gli sheds. Il pilastri diventano tronchi d'albero, le ondulazioni del soffitto sono nuvole. In questo spazio si ha la sensazione di trovarse agli albori dell'architettura: non la capanna, ma la radura. Il soffitto di Corbu a Chandigarh è una notte stellata; io qui mi sono richiamato semmai ai soffitti delle chiese barocche di Vienna, con le loro immagini di cieli al tramonto.
Il referente dell'architettura è la natura. Oggetto dell'architettura è la spazialità interna. Ed è un'invenzione cui si giunge soltanto quando all'interno si riesce a rappresentare, fisicamente o in modo da suscitare un'emozione, una spazialità esterna. Lo spazio indicibile, è riuscire a realizzare un esterno naturale in un interno architettonico.

Il colore non è soltanto un'astrazione. Inizialmente, le tre ali del triangolo erano autonome. Ma perché le tre pareti rappresentassero l'insieme era necessario che si toccassero. Poi è nata l'idea del rivestimento blu, che è un tema pittorico. Esso rinvia alla permanenza del cielo, l'unica permanenza dall'epoca romana a oggi, dato che la terra viene continuamente modificata. Il vetro trasmette l'idea di un nuovo tipo di marmo, mentre all'inizio stava semplicemente a significre: questo non è un oggetto organico. E c'è anche l'idea dell'indossare il vestito bello, un vestito di Paco Rabanne pere sottolineare la parte perenne dell'edificio. Il vetro blu esprime l'idea che al di là vi sia una permanenza, che si intravvede nei tratti scoperti, ove traspare il cemento. Il vetro trasparente, invece, sta a indicare il vuoto.

Il muro rosso, all'interno, lungo la galleria dei sarcofagi, c'è stato fin dall'inizio. Quella parete doveva essere rossa affinché i sarcofagi non dessero l'idea della morte. Per dare un sesnso di calore; Ma per chi guardasse dal punto più largo, il muro poteva apparire come uno sfondo: e questo sarebbe stato un disastro. Allora ho fatto funzionare il muro rosso e le colonne come una sorta di stoà greca, affacciata su un paesaggio interno.

Il lavoro svolto a Péronne mi ha confermato quanto sia fondamentale l'idea di permanenza. Per Arles, ho sempre avuto la pretesa di fare qualcosa di romano, ma di un romano del giorno d'oggi. Cerco di stare da quella parte: la romanità mi piace, è la civiltà.

Henri Ciriani
in Casabella N°618, dicembre 1994


ARCHITECTURAL DESIGN PROFILE N°12, 1996



The concept of the museum has in effect only emerged in the last 80 years, although it has now developed to a much-heralded status. Hollein's project at Mönchengladbach, Meier's in Frankfurt, Pei's in Washington and Stirling's in Stuttgart open the way for reflection on the edifice for which anterior references barely exist. The Museum of Ancient Arles was built to deal with the existing and increasing amount of Roman artefacts from the surrounding area in Southern France and set up sophisticated excavation projects and research groups.
The museum was to bring a new aspect of history to the town. Surrounded by water −the Rhone to the west, the Midi Canal to the east− this near-island, set on a triangle of land, is immediately imposing. Far removed from all things Roman, the triangular form responds, however, to the perfect oval of the amphitheatre of the old town, echoing the brutal geometries of the configurations of the new town. From a geographical point of view, the island harmonises with the urban context.
The triangle responds perfectly to the design which demanded both a short and a long route. The design is integrated logically in this form, with three sections: the scientific (catering operations, temporary exhibitions and stock, in addition to the school of excavation); the cultural (where teaching takes place, the library, conference room, administration, and foyer) and finally, the school for museum guides. These elements constitute two buildings which between them contain the museum proper.
The main façade is perpendicular to the sluice gate of the Midi Canal, which enables the building to be anchored to an artificial element. This first wall, facing onto the old town, is not well-developed. It is the original element of the project as well as the facade of the immense juxtaposing Roman circus where excavations are taking place. Behind lies the cultural wing, a white building, set against the heart of the city. The second facade looks onto the canal and dominates the scientific wing which is oriented towards the point of the near-island. This area, facing the Rhone, introduces the museum with its extension facing the town.
In the centre, the patio contains a grand staircase which is incorporated into the roof detail thus completing the museographic route. This element fills the central void, giving direction to the helix while at the same time rendering it complete. The roof comprises the fourth facade of the building, as important as the three others and revealing in terms of internal organisation on account of the skyward lighting system.
The architecture as a whole is very dependent on the quality of light. A group of open shed-roofs to the north directs the light from the perimeter of the facade. This type of lighting, borrowed from the industrial world, has endowed the museum with architectural ingenuity. Here waves of white homogenous light seem to ripple, escaping to the ceiling. Another type of light is obtained by brackets which capture the sunlight and give it a more textured colour. Finally, the so-called 'view' lighting enters through openings framed by the countryside.
The blue building panels give this light a somewhat cold quality. This material and this colour were already present in the most ancient projects (notably that of the Opera-Bastille) where they conformed with a precise syntax (blue for the contextual elements, red for the functional areas). In Arles, the blue colour refers more simply to the intense colour of the provincial sky.
Since the time of the competition in 1983-84, the evolution of the design has confirmed the pertinence of the triangular form. What was the Museum of Ancient Arles has now become the Institute of Research for Ancient Provence. The museum has expanded from 6,000 to 7,400 square meters without detracting from the initial concept.

Henri Ciriani
in Architectural Design Profile N°12, 1996

30/40 ANS INTERVIEW DANS CREE N°133 DE DECEMBRE 1989

L'entretien ci-dessus fut publié dans un numéro d'Architecture Intérieure CREE consacré aux jeunes architectes français:

"30/40 ANS, les chemins de la reconnaissance"

Le numéro publiait également plusieurs projets d'anciens élèves de Ciriani tels que:
Pierre BOLZE-Simon RODRIGUEZ-PAGES: Institut de recherche en communication optique à Limoges
Michel BOURDEAU: Reconstruction d'un bureau de poste + 32 logements à Paris XXe
Jean DUBUS (associé à Jean-Pierre Lott) : Ambassade de France à Nairobi
Denise DUHART-Jacques RIPAULT: Reconstruction de la poste centrale du XIXe + 35 logements
Xavier GONZALEZ (associé à Olivier BRENAC) : Reconstruction d'un bureau de poste + 27 logements à Paris XXe



Ci-après la transcription de l'entretien pour en faciliter la lecture

ARCHI-CRÉÉ. Pouvons-nous d'abord recomposer le paysage des années 70, lorsque vous avez fondé UNO?
Henri Ciriani. Nous sommes quelques-uns −Gaudin, Castro, Huet, Grumbach, moi-même... à avoir inventé en 68 ceci: que l'architecte est celui qui pense... Souvenez-vous des premiers concours du PAN, lorsque Portzamparc, Lion Paurd ou les Girard travaillaient sur la Roquette... Ces projets énonçaient publiquement des idées, faisaient avancer la réflexion pour tous... C'est aussi dans ce climat que j'ai pris, comme enseignant la décision de ré-enseigner la forme et l'espace, c'est-à-dire la maîtrise du projet... avec pour but de former ainsi une "élite". J'ai donc voulu construire un enseignement qui produise des "pur-sang".

C'est-à-dire?
Un lieu où l'étudiant apprenne que l'on peut éternellement améliorer le projet. Avec du travail, et grâce à la maîtrise de la forme.

Pour beaucoup d'observateurs, cet apprentissage de la forme est un peu restrictif... On reproche aux "petits Ciriani" de ne produire que du néo-Corbu et  ne pas pratiquer beaucoup de dialectique.
Je répondrai, pour que nous ne réduisions pas cette question à un simple phénomène de "médiatisation", que tous mes étudiants ont effectivement l'air d'avoir appris quelque chose. Ils ont reçu une vraie formation, et sans doute cela se voit-il... Ceci posé, il est exact que j'ai "idéalisé", volontairement, Le Corbusier dans mon enseignement. C'est parce que je ne ménage par ailleurs personne: les étudiants apprennent à critiquer, très durement, les projets des autres architectes, même ceux qui sont très reconnus historiquement, et cela au risque de mettre en cause leur vision de l'architecture. Mon fonctionnement, à moi, est dialectique...: c'est parce que je mène cette critique très sévère que je dois, par ailleurs, proposer un modèle absolument positif aux étudiants. Le Corbusier. Mais, ce faisant, ce n'est pas une "ligne" que je transmets mais une morale.

Conservez-vous des liens avec vos anciens étudiants?
Absolument. Ils savent tous que mon temps est à eux, comme lorsqu'ils étaient à l'école, s'ils veulent venir discuter d'un projet. Sans que ce soit évident, ils ont vécu avec moi un enseignement marginal, ils partagent une certaine forme de lutte. Nos rapports ont tissé des liens de générosité, comme l'architecture.

Sortis d'UNO, vos étudiants adoptent le profil de "bêtes à concours (publics)"...
Je ne dirais pas cela. Selon moi, les vraies bêtes à concours aujourd'hui sont ceux qui dessinent un peu ou pas du tout, et font du concours lui-même l'objet du projet... Je reviens à ce que je disais des premiers grands concours: cette rébellion, cette générosité qui étaient alors partagées, quand Buffi introduisait la Tendenza, quand les concours comme celui de la Place Napoléon, de la Roquette, ou les P.A.N. IX, X, XI, etc., étaient le lieu de rassemblement du pouvoir de proposition des jeunes architectes et non comme aujourd'hui le lieu des défilés de mode. Les jeunes architectes sont aujourd'hui incapables de telles actions.

Les trouvez-vous à ce point abêtis?
Non... Au contraire, j'en trouve certains brillants. Mais la capacité de se renouveler, de savoir traduire des émotions, dépend du cœur autant que du cerveau... Il faut reconnaître que la société les épuise, avec ces concours, à se battre entre eux. Ils finissent par développer "l'instinct du tueur" plutôt que la nécessaire générosité.

Mais cette absence de générosité n'affecte-t-elle pas tout le milieu? Les leaders de l'après 68 dont vous parliez, ont-ils "continué le combat"? Ils sont aujourd'hui aux affaires, et le consensus qui règne a gommé tout débat d'architecture... Quel modèle de rébellion généreuse" offrent-ils?
Nous sommes condamnés au silence depuis que la Gauche est au pouvoir, puisque nous la soutenons... Et il est vrai que nous sommes devenus des architectes officiels, et que le propre d'une architecture officielle est de ne pas s'expliquer. D'être une évidence sans intelligence, sans contestation.

Comment vivez-vous, vous, cette dimension officielle?
La grande différence est que je suis, moi, enseignant aussi... Je me sens plus que responsable de ces personnes que j'ai formées, et c'est pour eux que je fais des concours ou des projets... Pour qu'ils aient des repères. Parce qu'ils doivent faire mieux que moi. Ils le savent.

À propos de concours: vous rappeliez tout-à-l'heure avoir voulu former des "pur-sang", c'est à dire des gagneurs, et les architectes issus d'UNO ont effectivement tenu longtemps le haut du pavé. Mais d'autres architectes, d'autres réponses se sont imposés depuis: Nouvel, Koolhaas... et leurs élèves. Comment analysez-vous ce retournement?
Il se trouve qu'un certain nombre d'instances politiques puissantes sont aux mains des designers.

Soyez plus explicite...
Aux mains de gens qui jugent l'architecture avec les critères du design. Et qui produisent ce que j'appelle l'architecture de roue de bicyclette, ou des objets non situés négligeant la géographie ou la physique.

Cette réponse suffit-elle? Vous évoquiez cette décennie d'après 68, où l'architecte sut s'ériger en intellectuel. Jean Nouvel, Rem Koolhaas sont bien de cette race...
Il est indéniable que s'il y a une "pensée" dominante en France, c'est celle de Koolhaas, même si on ne le suit que sur le visuel... Et Nouvel est effectivement un architecte qui pense, mais dont la pensée est plutôt issue de la Biennale de Paris ou de l'art conceptuel, alors que nous, les enfants de 68 partagions, malgré nos approches formelles diversifiées, le besoin de responsabiliser l'architecte sur son rôle social. Jean Nouvel est aussi le meilleur élève de Bofill −le premier à avoir compris que dans un système à ce point médiatisé, c'est l'architecte qu'il faut "vendre", pas l'architecture. C'est le nouveau chef d'orchestre, à la place de l'usager on met en place le littéraire, le politique, le financier, l'artiste, le designer, le philosophe, le journaliste, le fils de pub et d'autres pour participer activement au processus.

L'agence Nouvel fut aussi une pépinière de jeunes talents, qui essaiment aujourd'hui. Aviez-vous connaissance à UNO, de cette autre "écurie de pur-sang"?
Il y a eu effectivement une époque où l'agence Nouvel est devenue de fait le laboratoire des grands projets culturels du gouvernement... C'est là qu'on venait les discuter... Les jeunes architectes qui ont vécu dans cette atmosphère de réflexion et de projets ont certainement appris quelque chose.

Et ils "s'opposent" aujourd'hui à vos élèves dans les concours... Que pensez-vous de ces luttes de pouvoir?
Qu'elles sont prises dans une médiatisation généralisée, qui offre une nouvelle ère académique. On peut reprocher à un élève de Ciriani de ne plus être dans l'"air du temps"... Mais qu'est-ce que c'est, l'air du temps, sinon la pensée dominante? Ceci étant, je ne reste pas sans réagir... Cette année, lors du cours introductif du Groupe Uno, j'ai dit à mes nouveaux élèves quelque chose que je n'avais jamais dit: "l'architecture ne suffit pas"... A ces étudiants −qui ne lisent plus, qui ne pensent plus−, je demanderai désormais d'apprendre aussi à énoncer: un mot, une phrase, un slogan... qui puissent passer dans les revues, la radio, la TV, pour défendre ou expliquer le pourquoi de leur projet. Puisqu'il faut en passer par là, nous le ferons.

Cette réaction est effectivement combative... Mais la conception d'un slogan ne se substitue pas à celle d'une pensée... Pourquoi semblez-vous renoncer, vous, à former des architectes qui pensent?
Il est vrai que j'ai toujours eu du mal à ma reconnaître comme "maître à penser", même si cela peut arriver. Pour moi, il est plus important que les étudiants reconnaissent l'indépendance de ma pensée par rapport à la pensée officielle, qu'ils retiennent plutôt l'attitude que la doctrine. L'enthousiasme que je crois leur communiquer n'est pas comparable à celui d'un moniteur de vacances mais la logique action d'un univers intellectuellement vivant sans lequel toute ma méthode manquerait son but.
Il est aussi vrai que les mécanismes du "projeteur" sont si difficiles à cerner que toute mon énergie passe à les découvrir, puis à les expliciter. Former des architectes qui pensent n'est toujours pas un pléonasme.

DEAR READER

Letter from Henri Ciriani in Paris

Lettre de Ciriani aux lecteurs du journal de l'Institut Royal d'architectes britanniques (R.I.B.A.)
de mai 1997, volume 104, numéro 5



Ci-dessous le texte écrit par Ciriani qui fut légèrement modifié par endroits par l'éditeur, John Welsh, sans doute pour une meilleuure compréhension/réception des architectes anglais...



WORLD SERVICE Letter from Henri Ciriani in Paris
The change of presidential regime from Mitterand to Chirac has not been a problem for French architects. Despite financial cutbacks, the French are and always will be builders - clients start building even if they have not quite got the funds together. No, the real problem for French architects is the competition system.
There is a lot of envy among foreign architects of our competition system because all entrants get paid. But if we were real businessmen, we would try our best to lose certain competitions. We could also use the competition system as a way of developing innovative spatial solutions to contemporary demands.
Unfortunately we are born to build, leaving us susceptible to the real problems of competitions.
I am an architect of the 1950s, born to an era where the architect was an intellectual and cultural person working for the betterment of society. The architect was part of the brief, responding to the programme by creating prototoypical buildings. Now, many things have changed. Not only on account of ever-present competitions but also because of the new tools for rendering at our disposal. Drawings have to be flashy for jurors to be seduced immediately or your project is discarded from the start. We must admit that without our taking notice, we are more and more confronted, as assessors or as participants, to the so-called new plans which are almost impossible to understand by a layman —due to the complex rendering of elevations and computer-originated images of superimposed transparencies— but which are just a very simple box once you’ve « peeled » the surface.
Models have acquired a new importance so the roof has become the main façade. Transparent roofs and flat or formally-complex (easily drawn by a computer) plans were to be a trademark of the so-called « new French architecture » of the 1990s. In this country, the phantom of Beaux Arts still haunts the minds of architects. Take any one of the large competitions, where sophisticated technical installations or the complexity of the brief were brushed aside by the architect and the clients alike. It’s the image of the building that counts, not what it means or does. You hear incredible things like, « if a building fits the brief it lacks creativity », the magic word of the day, where it is considered « far out » to have a building which permits continual changes. Clients are fascinated by the irresponsibility of choice. Knowing what to do is frequently regarded as authoritarian and therefore unwanted. As if the future only meant change. This attitude has led to projects being reduced to their simplest essential images thus arousing a childish attitude to design.
So if you do respond to the brief, dealing with the real problems of fire or escape, you will never win a competition. If you do make the building fit the brief, then clients get worried they will have to build what has been drawn. With the exception of hospitals, where programmes have to fit the brief, what clients really want to do is to make constant changes to the brief. These comments apply to the large competitions for the main public buildings of recent years not to small-town competitions where the issue isn’t architecture at all.
More and more architects have become obsessed with following fashion. I believe buildings must be a logical product of the brief. It makes a building belong to its times and be eternal. To make architecture by transforming the brief into its constituent spaces is the hardest thing to achieve. But today we see architects sticking a roof like an aeroplane wing on the top of schools, for example. Classrooms should look like classrooms and work as classrooms.
Increasing lack of experience explains such superficiality. Architects no longer go to visit buildings. They prefer to see them in magazines, where they are more and more deviated from pure knowledge. In most magazines today images take precedence over content as they are under the pressure of their readers who want to understand immediately. Big colour photographs are preferred to plans and sections and little is said of programme or the difficulties encountered during the design process, etc.
These so-called new-buildings intend to be a 2-D experience, the spatial experience of architecture being overlooked, when not belittled. The less knowledge architects have, the more they can imitate some new philosophy. Projects become more and more mere surfaces which idealize situations where understanding and emotion are banned. They would have us live in a comic-book-architecture world where there is no place for the body or the spirit.
Envoyé par fax le 10 avril 1997